Mamadou Oumar Sidibé est un acteur politique de premier plan au Mali où il dirige le PRVM-Fasoko et préside la plateforme An ko Fasoko et le forum des partis et mouvements. Dans cet entretien exclusif, il dévoile les raisons de son entrée en politique, donne son avis sur le processus de transition, la relecture de la Charte des partis politiques et évoque sa candidature à la prochaine présidentielle.
Nouvelle Afrique : vous êtes un acteur politique de premier plan au Mali, peut-on savoir ce qui vous a poussé à entrer dans la politique ?
Mamadou Oumar Sidibé : avant 2012, j’étais apolitique. Les évènements qui se sont passés m’ont fait réfléchir. Je me suis posé la question : qu’est-ce que j’ai fait pour mon pays qui m’a tout donné (des études primaires et secondaires gratuites, une bourse pour aller me former en Russie) ?
En 2012, lorsque le pays est parti à l’eau avec la tragique rupture constitutionnelle, cette question m’a amené à demander à mes amis, parce que nous sommes des ingénieurs, de voir ce que l’on peut faire pour ce pays. C’est vrai, nous n’étions pas des acteurs politiques, mais subissions tout ce que font les acteurs politiques, qui gèrent les lois, prennent des décisions et nous les appliquons. Ce n’étaient pas les meilleures, mais chacun en fait son choix.
À partir de cet instant, j’ai dit que nous n’allons pas laisser ce pays aux hommes politico-politiciens parce que, comme nous le disons d’habitude, ce sont eux qui ont toujours géré. On dit qu’ils ne sont pas bons, mais quand vous vous faites gérer par des gens qui ne sont pas bons, vous devenez pire qu’eux. Cet état a fait qu’on s’est dit qu’il faut qu’on rentre en politique et nous prépare à la destinée de ce pays et pour faire la politique autrement avec une nouvelle vision et nouvelle manière de faire.
N.A : Comment se porte votre parti aujourd’hui ?
M.O.S : le parti se porte bien ? Vous savez, dans une transition, l’on ne peut dire que le parti se porte bien. Une transition est un régime transitoire où les partis politiques ne sont pas à l’orée. Aujourd’hui, l’on a traité les partis politiques de tous les maux. Ce sont eux qui ont tout mis par terre…bref une propagande qui a mis et souillé les hommes et les partis politiques. On le dit en bambara : den bè bin à ta bagabolo. Oui certains partis politiques ont mis à bas ce pays, mais ce n’est pas tous les partis politiques. Il faut faire la part des choses. Même la Transition a décidé qu’on aille à la quatrième république et dans cette république, ce sont les partis politiques qui concourent au suffrage universel et doivent gérer la cité. Par conséquent, nous avons décidé d’être dans la démocratie, dans la république et ce sont les hommes politiques qui doivent le faire.
Si vous n’êtes pas un homme politique et que vous voulez le faire, il va falloir que vous venez sur l’arène politique et conséquemment je le dis, je répète : il y a des hommes politiques de valeurs qui peuvent faire ce changement, ce Malikura dont nous voulons. Nous pensons que nous faisons parties de ces hommes politiques qui peuvent changer radicalement la manière de faire dans ce pays.
N.A : Vous avez justement parlé de la Transition. Le Mali est sous un régime de Transition depuis quatre ans. Quelles analyses et appréciations faites des quatre ans ?
M.O.S : tout régime quel qu’il soit vient pour donner le bien-être à la population, faciliter la vie de la population. Cette rupture constitutionnelle a été faite pourquoi? parce que les gens se plaignaient de la vie chère, de l’insécurité et de l’anarchie qui se faisait. Je n’aime pas faire le bilan avant l’heure parce que le bilan de la Transition c’est lorsqu’ils auront fini la Transition. Mais de part ce que l’on voit, il y a toujours les mêmes difficultés qui étaient il y a quatre ans qui subsistent dans cette Transition. Les autorités de la Transition essayent tant bien que mal à relever le défi mais ce n’est pas chose facile quand on est dans un pays plus ou moins fermé – pas enclavé, mais fermé – qui n’a pas assez de relations avec les autres.
N.A : la classe politique réclame un calendrier électoral quatre ans après le début de la Transition. Qu’est-ce que vous pensez de cette démarche ?
M.O.S : cette démarche n’est qu’une démarche normale. Quand les autorités de la Transition votent une constitution (cette constitution ne peut être appliquée que lorsqu’on va aux élections présidentielles pour aller à la quatrième république), la classe politique a le droit de réclamer le retour à l’ordre constitutionnel. Le président de la Transition lui-même l’a dit lors de ses vœux de Nouvel An, il a huit axes dont le dernier correspond à l’organisation d’élections impartiales, justes et apaisées. Donc c’est dans l’ordre normal des choses. On ne peut pas rester indéfiniment dans la Transition. On a dit que les budgets des élections ont été votés à hauteur de 80 milliards FCFA.
Aujourd’hui, il ne s’agit pas des partis politiques, mais des organes dirigeants d’aller vers la fin de la Transition pour une sortie honorable de la Transition. Il est difficile avec l’insécurité et tous les problèmes (d’économie et d’insécurité) que nous avons, mais qu’on y aille.
N.A : comment faut-il faire pour sortir de la Transition ?
M.O.S : ce sont les autorités de la Transition qui peuvent nous faire sortir de la Transition parce qu’elles ont le levier d’organiser les élections. Elles ont le devoir de les organiser pour qu’enfin nous soyons dans la République, le plus tôt possible, parce qu’on est en train d’aller vers un mandat dans un régime transitoire.
N.A : il est souvent reproché aux hommes politiques de ne réclamer que la tenue des élections. Que répondez-vous à cela ?
M.O.S : Vous savez, tout régime qui va dans le bien-être des populations est bon pour moi. Mais je dis que quand on prend des lois, il faut les appliquer. Aujourd’hui, si nous décidons d’être dans une République non démocratique ou même dans la royauté, mais prenons acte et faisons-le et appliquons-le. Si on veut être dans un régime islamique, appliquons-le. Je dis tout simplement, quand on prend une loi, il faut qu’elle s’applique dans son intégralité. Aujourd’hui, nous avons décidé d’être dans la République.
Les Maliens se sont exprimés à 97% pour la quatrième République. Aucune autorité n’a le droit de ne pas aller vers cette quatrième République et son avènement sonne le glas de la Transition. Les choses sont cohérentes. Ce n’est pas moi qui le dis. C’est la Transition qui l’a fait. Ce sont les hommes de la Transition qui veulent aller vers une démocratie réelle. Non, ne me demandez pas si je suis pressé. Moi, je ne suis pas pressé.

N.A : dans ce contexte, le processus de révision de la charte des partis politiques est enclenché. Comment préparez-vous cette relecture ?
M.O.S : Le ministère de l’Administration territoriale à travers le ministre délégué a écrit à tous les partis politiques pour donner leur avis, suggestions, voire recommandations pour révision de la Charte des partis politiques. Nous avons reçu la lettre. Comme je suis le président du Forum des partis et mouvements politiques, composé d’une cinquantaine de partis, deux grandes plateformes (nous sommes dans les 70 partis politiques qui se sont mis ensemble pour parler d’une même voix sur les décisions majeures qui peuvent impacter la société).
Nous sommes en train de voir au niveau du Forum quelles sont les propositions que nous allons donner pour la révision de la Charte des partis politiques. Aujourd’hui (samedi 8 février), les experts sont en train de travailler la révision de la Charte des partis politiques pour nous sortir des solutions que les présidents des partis vont valider. Nous allons partir en rangs serrés pour donner des propositions par rapport à cette Charte parce qu’elle nous gère et non l’administration. Donc, nous sommes les premiers concernés.
N.A : Il y a également d’autres initiatives qui sont en cours dans ce sens, notamment celle menée par le président d’un parti (Me Mountaga Tall, CNID-FYT) qui a convié des partis politiques à faire le même exercice. Est-ce que cela entrave la démarche que vous êtes en train de mener ?
M.O.S : non, du tout. Vous savez, les journalistes aiment créer la polémique. Ça n’existe pas. Le parti dont vous parlez est membre du forum. Il a son expert dans le forum et son président est membre du présidium du forum. On ne peut pas empêcher les partis d’avoir des initiatives. Non.
Nous avons un protocole d’accord qui n’interdit pas la multiplicité des actions. Mais nous l’avons dit. Ça ne peut nous conforter. S’il (Tall) arrive à avoir d’autres qui ne sont pas dans la plateforme, au finish, nous allons ensemble converger vers les mêmes solutions parce qu’il s’agit des partis politiques. Nous allons parler avec ceux qui ont fait cela pour qu’ensemble nous sortions un document commun pour le bien-être de tous les partis politiques. Une initiative n’empêche pas d’autres. Au contraire, cela va renforcer le forum.
N.A : Donc il faut privilégier l’approche commune ?
M.O.S : Je veux l’approche commune par rapport à cela.
N.A : pour la révision, les Assises Nationales de la Refondation ont formulé des recommandations dont la réduction du nombre des partis politiques, du financement et l’affirmation du statut du chef de file de l’opposition. Est-ce que ces mesures sont prenables aujourd’hui ?
M.O.S : les Assises Nationales de la Refondation (ANR) ont fait beaucoup de recommandations. Celles qui concernent directement le peuple ne sont pas prises en compte en grande partie. Si l’on arrive à en faire certaines, c’est déjà bien.
On est en train de relire la Charte des partis politiques qui va prendre en charge une partie des recommandations. La réduction du nombre des partis politiques Oui. Je ne sais pas comment il faut le faire. On peut donner des voies. Si c’est pour réduire le nombre des partis politiques déjà créés, il n’y a aucun souci. Même dans l’actuelle Charte des partis politiques, il y a des mesures dans ce sens qui font qu’on peut réduire drastiquement le nombre des partis politiques.
Par exemple, au niveau de la Cour suprême, depuis que je suis en politique, je n’ai pas vu 60 partis politiques qui répondent aux exigences de la Cour. Une fois, c’était 67 partis, donc il n’y a pas plus de 70 partis politiques sur 10 ans. Et les autres partis politiques, qu’est-ce qu’ils font parce qu’il y a des conditions (avoir un siège …). Sur ce financement, l’État n’a qu’à appliquer les textes purement et simplement. Ça va réduire drastiquement.
Un autre exemple. Cela fait dix ans que l’on a fait les élections. Sur les 150 ou 200 partis en 2016, il n’y a pas 70 partis politiques qui ont des conseillers communaux et les autres ? Est-ce qu’on peut exister sans avoir des conseillers ? Il ne faut pas noyer le poisson dans l’eau. Il faut simplement appliquer les textes comme ils se doivent.
N.A : est-ce que l’affirmation du statut du chef de file de l’opposition peut changer quelque chose ?
M.O.S : je ne sais de quoi vous parlez par rapport à cela parce qu’il y a eu une loi en 2015 mettant en place le statut du chef de file de l’opposition.
N.A : oui, mais ce n’était pas dans la Charte ?
M.O.S : ce n’est pas dans la Charte. C’est une loi, mais il faut la mettre dans la charte si vous voulez, mais une loi, elle s’applique. C’est voté par l’Assemblée nationale en 2015, le réaffirmer oui. S’il faut le ramener dans la Charte, pourquoi? Mais elle n’a pas été abrogée.
N.A : Il n’y a-t-il pas de risques liés à la réduction ou à la suppression du financement des partis politiques ?
M.O.S : c’est un choix. Il y a des pays qui ne font pas de financement public et d’autres qui en font. Le Mali, jeune démocratie, a décidé de donner des financements publics aux partis naissants parce qu’en fait, il faut savoir que nous sommes une jeune démocratie. Souvent, on se compare aux USA, à la France qui ont 200, 150 ans de démocratie, nous n’avons même pas un demi-siècle de démocratie. Nous sommes en train de construire notre démocratie.
N.A : Aujourd’hui, nous savons qu’il n’y a pas de dates pour les élections. Comment vous et votre parti vous préparez pour les futures échéances électorales ?
M.O.S : depuis que ce parti (PRVM-Fasoko) a été créé, nous sommes dans la redynamisation et sa construction, quoi qu’il arrive. Nous sommes un parti qui est venu pour aller vers un changement qualitatif de la vie publique. Nous n’avons donc pas le droit de nous arrêter.
Nous continuons à aller de l’avant avec notre vision, notre manière de faire. Pas plus que cette année, nous avons commencé à faire le tour de Bamako pour voir l’état de santé de notre parti à Bamako qui est le plus difficile. Dans les régions et les cercles, nous n’avons pas assez de problèmes parce qu’on a des gens, mais à Bamako, c’est difficile la politique. C’est pour cela qu’on s’attèle aujourd’hui à voir la base que nous avons au niveau du district de Bamako.
Le parti continue à se construire. Nous sommes prêts et nous serons prêts à tout moment quand les élections seront organisées pour y aller.
N.A : vous êtes également président d’une plateforme déjà en place. Est-ce que, c’est-à-dire que vous serez candidat aux prochaines élections ?
M.O.S : la plateforme sera candidate pour les prochaines élections. C’est la plateforme électoraliste An ko fasoko où nous allons unir nos efforts pour aller à toutes les élections à venir, y compris la présidentielle.
N.A : le Mali vit une situation économique difficile. Sur ce plan, avez-vous des propositions pour une sortie de la crise ?
M.O.S : les propositions, on en a, mais laissons ceux qui sont à la destinée du pouvoir de faire leur job.
N.A : sur le plan sous-régional, le Mali, le Burkina Faso et le Niger se sont retirés de la CEDEAO. Que pensez-vous spécifiquement du cas du Mali ?
M.O.S : on a sorti le Mali de la CEDEAO. Il faut voir le verre à moitié plein et à moitié vide. Moi, je le vois à moitié plein. Sur le plan sécuritaire, c’est une excellente chose. Nous avons besoin de sécurité, de nos voisins ayant les mêmes problèmes que nous, de nous unir face à un ennemi commun.
Sur le plan économique, de développement, de libre circulation des populations, il y a beaucoup de choses à revoir parce qu’on ne peut pas quitter un accord de libre échange et de déplacement de 15 pays pour se retrouver à trois. Donc, il va falloir que l’on négocie dur pour que les avantages qu’on avait avec la CEDEAO puissent rester pour le bonheur de la population.
N.A : les négociations vont s’ouvrir bientôt entre l’Alliance des États du Sahel et la CEDEAO. Que faut-il faire ?
M.O.S : il faut tout faire pour garder l’intérêt général de la population dans toutes ses composantes.
Mot de la fin :
M.O.S : d’abord, je vous remercie pour cette interview. J’espère de tout cœur que ce que je viens de dire sera utile. Nous avons beaucoup de choses à faire dans ce pays. Ce pays ne se fera pas sans nous. Il se fera avec nous. Il ne fera pas sans certaines valeurs que nous essayons de restaurer au niveau du parti qui sont notre devise : Dembé, Danaya et Ladriya. Il faut que nous restaurions ces valeurs-là pour que le Mali puisse avoir une voie bien tracée pour les années à venir et être un pays émergent.
NB: cet article a été publié dans le magazine Nouvelle Afrique du mois de mars 2025
MC/NouvelleAfrique